Théo et Cécile* étaient aux anges après avoir terminé de rembourser le prêt hypothécaire sur leur maison, en banlieue de Vancouver. Dans 10 ans, ils commenceraient à vivre une retraite confortable, sans le transport quotidien.

Ils étaient enfin libérés d’un poids énorme. Après avoir passé 23 ans à effectuer des versements hypothécaires de quelque 2 000 $ par mois, ils pouvaient enfin transférer cette somme à leur épargne. Ils fourmillaient d’idées pour la dépenser.

Ils ressentaient également une montée d’adrénaline. Le couple, qui travaillait dans le secteur de l’équipement médical, avait hâte de consacrer ses surplus et la valeur de sa maison sans hypothèque (estimée à 1,1 million de dollars) pour rénover son vieux chalet. Son objectif était de personnaliser sa résidence secondaire, située dans le district régional de Sunshine Coast, pour en faire un héritage familial (les rénovations étaient estimées à 1,7 million de dollars).

Le couple avait toujours été économe et sentait que toutes ses années de dur labeur et de discipline portaient enfin fruit. Il était d’avis qu’un chalet fraîchement rénové ne ferait que gagner en valeur au fil des ans et ferait un excellent legs à ses petits-enfants, voire à ses arrière-petits-enfants.

Malheureusement, le cours des événements a été tout autre. Après avoir connu un boom, le marché de l’immobilier s’est replié. Résultat : la résidence principale de Théo et de Cécile ne valait plus que 800 000 $, ce qui a amputé considérablement la valeur domiciliaire sur laquelle ils comptaient. Pire encore, le couple tenait à s’offrir ce qu’il y avait de meilleur durant les rénovations. Mais un an après le début des travaux, le chalet n’avait toujours pas de toit ni de fenêtres et les coûts avaient déjà grimpé à deux millions de dollars. Petit à petit, l’anxiété a remplacé la satisfaction de ne plus avoir de prêt hypothécaire et de compter sur un coussin financier supplémentaire. À quelques années de la retraite, le couple s’est fait à l’idée qu’il serait encore endetté durant ses vieux jours.

Les propriétaires passent une grande partie de leur vie active à rembourser leur prêt hypothécaire. En 2008, les Canadiens y consacraient en moyenne 17 % de leur revenu disponible1. Nous sommes nombreux à avoir pris l’habitude d’effectuer deux versements par mois, ce qui donne environ 650 prélèvements bancaires sur un amortissement 25 ans. Par conséquent, dire adieu à son prêt hypothécaire est une belle réalisation sur le plan financier qui vaut la peine d’être soulignée.

« Certaines personnes qui ont l’habitude des rentrées et sorties d’argent constantes se sentent déboussolées lorsqu’elles voient l’argent s’accumuler dans leur compte. »

DUGAN BATTEN

PLANIFICATEUR POUR LES CLIENTS À VALEUR NETTE ÉLEVÉE,
GESTION DE PATRIMOINE TD

Par contre, elle peut également nous faire vivre des émotions jusqu’ici inconnues. En plus d’être une source naturelle de bonheur, terminer de rembourser son prêt hypothécaire contribue à une bonne santé financière et donne un bon coup de pouce à l’atteinte de nos objectifs financiers. Pourtant, une fois qu’elles ont atteint ce but, certaines personnes se sentent partir à la dérive, ne sachant pas trop à quelle priorité financière s’attaquer. D’autres, comme Théo et Cécile, se laissent carrément emporter. En prenant le temps d’élaborer un plan financier sur mesure qui tient compte de leurs priorités et de leurs hypothèses, les propriétaires peuvent éviter les problèmes associés à ces surplus d’argent.

Vous êtes sur le point d’effectuer votre dernier versement? Félicitations! Voici quelques éléments à considérer en prévision de cet événement.

Préparez-vous au jour J

Dugan Batten, planificateur pour les clients à valeur nette élevée à Gestion de patrimoine TD, raconte que le jour du dernier versement procure une sensation d’euphorie chez certaines personnes.

« Elles ont un sentiment de puissance, mais aussi d’incertitude devant les options qui s’offrent à elles, » explique-t-il.

« J’ai constaté que certaines personnes qui ont l’habitude des rentrées et sorties d’argent constantes se sentent déboussolées lorsqu’elles voient l’argent s’accumuler dans leur compte. Elles ressentent alors une envie irrésistible de le dépenser. »

Les surplus peuvent pousser les personnes les plus sereines à adopter des comportements inhabituels, un peu comme un adolescent qui accourt vers le centre commercial pour y dépenser sa première « vraie » paie. Dilip Soman, professeur de science du comportement et économique à la Rotman School of Management de l’Université de Toronto, explique que des recherches universitaires se sont penchées sur les réactions des gens face à un afflux soudain d’argent.

Terminer de rembourser un prêt hypothécaire est un événement analogue à un imprévu, par exemple recevoir un héritage surprise ou gagner à la loterie. Dans cette optique, des études ont révélé que l’argent imprévu est dépensé plus généreusement que l’argent gagné par le travail2. M. Soman ajoute que les grandes émotions rendent les gens plus vulnérables aux mauvais choix.

17 %

Portion du revenu disponible annuel que les Canadiens consacrent en moyenne aux versements hypothécaires3

Des recherches universitaires ont démontré qu’un gain de 500 $ aux jeux de hasard procure un sentiment de plaisir et permet de payer une sortie imprévue ou d’offrir une surprise à un proche4. Par contre, le commun des mortels trouvera aussi difficile d’affecter ces gains à un compte d’épargne ou au remboursement de dettes, même s’il sait qu’il s’agit du choix le plus sensé, que de marcher en ligne droite après un tour de manège au parc d’attractions.

Pourtant, comme l’explique M. Soman, rembourser son prêt hypothécaire n’est pas un imprévu. Comme un remboursement d’impôt, il s’agit d’un événement positif, mais qui ne sort pas de nulle part. Il est possible de s’y préparer plusieurs années à l’avance, et malgré ce qu’on voudrait croire, les surplus en question ne sont pas des gains, mais bien un montant qui était déjà présent. Le choc émotif associé à un surplus d’argent peut rendre certaines personnes vulnérables et les inciter à poser des gestes inhabituels et potentiellement néfastes à leur santé financière.

La finance comportementale a également consacré des études à la comptabilité mentale lorsqu’une personne évalue ses gains et ses pertes d’argent. Richard Thaler, lauréat du prix Nobel d’économie 2017, explique que nous avons tendance à compartimenter les fonds, même lorsque notre bien-être en souffrirait, un peu comme une personne qui achète une paire de souliers dispendieux sans jamais les porter par peur de les abîmer5.

La comptabilité mentale et l’argent

Dans son article intitulé Mental Accounting and Consumer Choice (la comptabilité mentale et les choix des consommateurs), Richard Thaler donne l’exemple d’un couple qui a épargné 15 000 $ en vue d’acheter un chalet, mais qui a contracté un prêt de 11 000 $ pour acheter une voiture neuve6.

En toute logique, le couple devrait affecter les fonds réservés au chalet pour rembourser le prêt auto. Il pourrait ainsi réduire ses intérêts au minimum et atténuer la hausse du coût effectif de sa voiture. Pourtant, bien des gens croient qu’après avoir travaillé fort pour atteindre un certain objectif (dans ce cas-ci un chalet), ils ralentiraient leurs progrès en retirant des fonds de leur compte. En fait, ce sont les intérêts sur le prêt auto qui pourraient ralentir la progression de leur épargne. En effet, payer des intérêts à la longue nuit à la capacité à épargner.

De même, les personnes qui ont terminé de rembourser leur prêt hypothécaire pourraient voir leur surplus d’argent mensuel comme un poste à part qu’ils peuvent dépenser comme bon leur semble.

Soulignez l’événement (de façon responsable)

M. Batten explique que d’une part, il est tout à fait normal de ressentir une certaine euphorie en effectuant son dernier versement hypothécaire, mais que d’autre part, il ne faut pas s’attacher émotionnellement aux surplus ni leur réserver un traitement « spécial », ce qui pourrait faire perdre de vue les prochains objectifs financiers.

Un surplus de 2 000 $ par mois dans un compte bancaire peut certes faire la différence entre rêver d’avoir un voilier et d’enfin mettre les voiles, et avec raison : vous avez travaillé toute votre vie pour cela.

M. Batten reconnaît qu’il n’y a rien de mal à se gâter. C’est d’ailleurs ce qu’il recommande souvent à ses clients lorsque le grand jour arrive. Par contre, il rappelle que tout est une question de modération. Après 30 ans de versements hypothécaires, un voyage de quelques semaines en Europe peut être une récompense bien méritée. En revanche, un voyage d’un mois, voire d’une année, peut devenir problématique. M. Batten commence à s’inquiéter lorsqu’il voit une personne prendre l’habitude de dépenser sans compter parce qu’elle sent qu’elle le mérite, alors qu’elle a encore des dépenses et des dettes.

Il propose une solution certes moins emballante que de magasiner des voitures de sport : bien avant le jour du dernier versement, vous devriez déterminer où vous en êtes par rapport à vos autres objectifs financiers et personnels et voir s’il serait temps d’en fixer de nouveaux à la lumière de vos nouvelles sources d’épargne.

Revoir votre plan financier général

M. Batten explique que tout en gardant à l’esprit ce voyage pour l’Europe ou l’Afrique auquel vous rêvez depuis longtemps, vous devrez penser à rembourser vos autres dettes (par exemple un prêt auto) ou à cotiser à votre REER ou à votre CELI. Déterminez si vous êtes toujours en bonne voie de réaliser vos objectifs financiers et de retraite à long terme et si vos économies vous permettraient de composer avec une détérioration de votre santé qui se traduirait par une perte d’autonomie. Une fois que vous êtes à l’aise avec vos besoins pour la retraite, vous pouvez commencer à constituer un héritage pour vos enfants et petits-enfants ou contribuer à des organismes de bienfaisance qui vous tiennent à coeur.

M. Batten explique que certains profitent de la situation pour réaliser des rénovations qu’ils remettaient toujours à plus tard à cause de leur prêt hypothécaire, ce qui leur permet de se « gâter » tout en faisant augmenter la valeur de leur maison.

Que vous ayez tendance à dépenser ou à investir vos surplus, terminer de rembourser votre prêt hypothécaire est une grande étape financière, mais ce n’est pas la seule. Profitez de l’occasion pour faire le tour de vos finances, choisir votre prochain objectif financier et consulter votre conseiller ou d’autres professionnels. Il s vous aideront à atteindre vos objectifs, mais aussi à vous gâter après des dizaines d’années de détermination à vous débarrasser de votre prêt hypothécaire.

— Don Sutton, Parlons argent et vie

*Inspiré de faits vécus. Par souci de confidentialité, nous avons changé les noms et les renseignements permettant d’identifier les personnes.

  1. La répartition de la dette hypothécaire au Canada, Statistique Canada, 27 avril 2011, consulté le 15 octobre 2018, www150.statcan.gc.ca/n1/pub/75-001-x/2011002/article/11429/11429hl-fs-fra.htm
  2. Ronald Bodkin, Windfall Income and Consumption, The American Economic Review, Vol. 49, No 4 (septembre 1959), p. 602-614, consulté le 5 octobre 2018, www.jstor.org/stable/pdf/1812914.pdf?seq=1#page_scan_tab_contents
  3. La répartition de la dette hypothécaire au Canada, Statistique Canada
  4. Gardner, J. et Oswald, A. (2001). Does money buy happiness? A longitudinal study using data on windfalls. Royal Economic Society, consulté le 5 octobre 2018, www.warwick.ac.uk/fac/soc/economics/staff/ajoswald/marchwindfallsgo.pdf
  5. Richard Thaler, Mental Accounting and Consumer Choice, Marketing Science, Vol. 4, No 3 (été 1985), p. 199-214, consulté les 2 et 5 octobre 2018, www.economiapsicologica.com.br/wp-content/uploads/2009/05/thaler-mental-accounting-and-consumer-choice.pdf
  6. Thaler, “Mental Accounting"