Le père de Shelley était convaincu qu’il n’atteindrait jamais la retraite. Son propre père était décédé relativement jeune et il avait la certitude qu’il en serait de même pour lui. Il lui importait avant tout de profiter de la vie au maximum dans l’instant présent, sans se soucier d’épargner en vue de la retraite.

Contre toute attente, le père de Shelley a atteint l’âge de la retraite et son épouse (la mère de Shelley) a été frappée par la maladie d’Alzheimer, exigeant des soins de longue durée. Il lui était donc impossible de garder la maison familiale située dans la région de Muskoka, en Ontario. Shelley devait trouver une résidence pour personnes âgées prête à accueillir son père, mais cela comportait des frais importants. Elle se faisait beaucoup de soucis au sujet de l’avenir de son père qu’elle aimait tant.

« Un jour où j’étais attablée dans un café avec une amie, j’ai tout bonnement éclaté en sanglots, se rappelle Shelley. Je ne savais pas quoi faire et nous avons discuté de solutions de vie en commun. Un homme âgé s’est approché de moi et m’a demandé s’il pouvait m’être utile. Il m’a confié que sa femme et lui possédaient une maison qu’il pourrait peut-être utiliser pour me permettre de concrétiser mes idées. »

Munie d’une solide expérience dans le secteur immobilier et accompagnée d’un mari doué en menuiserie, Shelley a eu l’idée de créer une habitation commune dont les résidents pourraient partager la propriété et où ils pourraient vieillir en toute quiétude, s’entraider selon les besoins et profiter de la présence des uns et des autres. Chacun jouirait de l’intimité dont il a besoin tout en bénéficiant d’aires communes, comme la cuisine et le jardin.

Ses idées ont pris forme. Elle a mis sur pied l’ensemble de cohabitation Solterra, qui est devenu la nouvelle résidence de son père et leur premier projet de rénovation destiné à la cohabitation des aînés à Bracebridge, en Ontario1.

« Il s’agissait d’une maison à mi-étages latéraux que nous avons rénovée pour y inclure des facilités d’accès et de sécurité. Nous avons fait des rénovations plus que nécessaires et installé des chambres, des salles de bains et des salles de séjour à l’intention de chaque copropriétaire », a précisé Shelley.

Depuis, Shelley aide les aînés qui souhaitent profiter de leur retraite en compagnie d’autres aînés sans devoir vivre au quotidien dans un centre d’hébergement, comme un établissement de soins de longue durée ou une maison de retraite.

« Tout le monde met la main à la pâte en vue de créer un milieu de vie unique... Ce qu’il y a de fantastique avec la cohabitation, c’est qu’elle tient compte des habiletés de tous les résidents et de leurs besoins de socialiser ou de rester seuls. »


SHELLEY,
PRÉSIDENTE,
SOLTERRA CO-HOUSING

Qu’est-ce qu’une habitation communautaire?

Le concept est né au Danemark dans les années soixante. À l’origine, de jeunes familles y ont vu l’occasion d’alléger la charge liée aux soins des enfants pour les parents travaillant à l’extérieur. Il permettait en effet de partager aisément les tâches entre un groupe de personnes entretenant des liens étroits et ayant acheté des maisons adjacentes2.

L’habitation communautaire désigne maintenant de nombreux types de logements collectifs. Ainsi, Solterra s’appuie sur un modèle de tenants en commun libres appelé « cohabitat ». D’autres types de logements collectifs ressemblent à des copropriétés ou à des coopératives, en propriété absolue ou non. Quel que soit le type de propriété, il s’agit essentiellement d’une communauté intentionnelle axée sur la collaboration et le partage.

À la base de ce type d’arrangement se trouve un groupe de personnes ayant des intérêts en commun ou des expériences similaires qui souhaitent partager des espaces et créer une communauté. Selon les ententes les moins formelles, les parties pourraient être des colocataires dans un immeuble de location; selon des ententes plus complexes, ils pourraient être des copropriétaires dans une cohabitation ou occuper un logement communautaire dans un immeuble de type copropriété.

Options de vie en commun à l’intention des aînés

Le projet de cohabitation Solterra conçu par Shelley vise la construction d’une maison commune ou la rénovation d’une maison existante permettant à des aînés de cohabiter. Les maisons Solterra sont toutes assorties de titres de propriété partagée et on les retrouve partout en Ontario. Elles offrent toutes des appartements privés et des aires communes. Quatre à six résidents, qui ont mis au point certaines normes et politiques applicables à la vie en commun, partagent la propriété.

« Tout le monde met la main à la pâte en vue de créer un milieu de vie unique, précise Shelley. Ce qu’il y a de fantastique avec la cohabitation, c’est qu’elle tient compte des habiletés de tous les résidents et de leurs besoins de socialiser ou de rester seuls. »

Il existe également d’autres modèles de logement communautaire pour les aînés. À titre de membre fondateur, Margaret a participé à la création de la résidence Harbourside, à Victoria, en Colombie-Britannique. Autrefois professeure d’université en anthropologie, elle a fait des études puis donné des cours sur l’habitation communautaire et, à la retraite, elle a décidé de rechercher des gens comme elle en vue d’investir dans de nouveaux projets domiciliaires et de trouver des experts qui pourraient les mener à bien. Le projet comporterait des logements en copropriété qui seraient vendus à des aînés recherchant un logement privé dans une communauté engagée à créer des rapports de bon voisinage et où tous pourraient à la fois offrir et demander de l’aide.

« J’ai déjà habité dans une maison en bambou avec ma famille dans un village rural situé dans le Pacifique Sud et j’y ai créé de solides liens d’amitié. Je me suis finalement rendu compte qu’il fallait un village pour devenir un être humain à part entière, indique Margaret. La communauté, c’est désormais mon nouveau village. »

Le complexe Harbourside compte 31 logements et environ 44 résidents répartis dans sept immeubles situés en bord de mer sur l’île de Vancouver. Le terrain a été choisi de manière stratégique en raison de la proximité des épiceries, des églises, des transports en commun, des centres communautaires et des parcs. Contrairement à un immeuble d’habitation en copropriété traditionnel, tous les résidents font partie du conseil d’administration. Chaque résident a son mot à dire concernant les règlements et la gestion.

La propriété offre aussi une maison commune avec chambres d’amis à l’intention des parents et autres invités des résidents, une bibliothèque et des aires communes.

Ne vous méprenez pas sur le sens du mot « aîné ». Bien des gens qui songent à une habitation communautaire sont dans la cinquantaine, la soixantaine ou ils viennent d’avoir 70 ans, et il s’agit souvent de préretraités, précise Margaret. À leur arrivée, ils sont en bonne santé, mais ils savent que s’ils tombent malades ou ont besoin d’aide, ils pourront toujours compter sur beaucoup d’aide et de services professionnels.

Pourquoi choisir la vie en commun?

Les concepts d’habitation communautaire et de cohabitation permettent aux ainés de vieillir chez eux ou de pouvoir vieillir au même endroit. Selon le Department of Housing and Urban Development des États-Unis, tout indique que le vieillissement chez soi peut favoriser une économie de coûts pour les familles, le gouvernement et les systèmes de soins de santé. Le vieillissement chez soi a également montré des effets bénéfiques sur le bien-être physique et émotionnel par rapport aux soins en établissement3.

« Le soutien social est l’un des plus importants facteurs pour prédire le bien-être et l’adaptation à la retraite; les personnes qui ont de solides soutiens sociaux se portent mieux aux dernières étapes de leur vie .»


DR. GINA DI GIULIO,
DIRECTRICE DES SERVICES PSYCHOLOGIQUES,
CLINIQUE MEDCAN

La possibilité de faire partie d’une communauté où les gens s’entraident est l’un des plus grands avantages de l’habitation communautaire et de la cohabitation. Les aînés qui ont de la difficulté à déplacer des meubles ou à passer l’aspirateur peuvent trouver quelqu’un pour les aider. De plus, les gens se réunissent souvent simplement pour le plaisir. Il mangent ensemble, socialisent et participent à des célébrations. Selon Statistique Canada, la participation sociale est liée à la santé et au bien-être des adultes âgés4.

« J’ai eu des opérations aux deux hanches l’an dernier, raconte Margaret. Je n’ai eu à me soucier de rien. Mes repas étaient préparés, I’entretien ménager nécessaire était assuré et on me conduisait à mes rendez-vous chez le médecin. Mes voisins ont contribué à tout ce soutien. »

« Le soutien social est l’un des plus importants facteurs pour prédire le bien‑être et l’adaptation à la retraite; les personnes qui ont de solides soutiens sociaux se portent mieux aux dernières étapes de leur vie », explique la docteure Gina Di Giulio, directrice des services psychologiques de la clinique privée de santé et de mieux-être Medcan.

« La mise en place de solides soutiens sociaux a un effet protecteur contre la dépression et l’anxiété et peut retarder l’apparition de la démence. L’habitation communautaire offre un environnement parfait qui facilite le soutien social et aide les aînés à mieux se prendre en main, contrairement à un milieu de retraite plus traditionnel, qui n’est pas nécessairement propice pour leur permettre de devenir pleinement indépendants. »

Coût de la vie à la retraite

Vie en commun :
950 $/mois + services publics
(prêt hypothécaire de 200 000 $, amortissement de 25 ans, taux d’intérêt de 3 %)

Résidence pour personnes âgées :
2 210 $/mois (moyenne canadienne)

Aide familial résidant :
3 461,50 $/mois (plus la TVH, Toronto)

Sources : SCHL, Association canadienne des individus retraités (ACIR)

Quel en est le coût?

Ce mode de vie permet d’économiser. Le partage d’un espace habitable est économique, et les modes d’habitation partagée permettent également de réaliser des économies sur les services publics, la nourriture et les services d’aide domestique.

« Les aînés ont un budget serré », indique Joanna Mazin, directrice principale de l’équipe Soutien de la planification du patrimoine, Gestion de patrimoine TD, qui aide les planificateurs financiers et les conseillers à guider les clients pour ce qui est des placements complexes et des questions de planification. « Même si souvent leur maison est payée, ils peuvent devoir la vendre afin d’avoir accès à leur avoir propre foncier, qui leur permettra de payer les frais liés aux soins et au logement à mesure qu’ils prennent de l’âge. Trouver des soins et un logement à prix abordable constitue un aspect important de la retraite pour un grand nombre d’aînés. »

Lorsqu’on additionne toutes les économies réalisées grâce à l’habitation communautaire ou à la cohabitation, on constate qu’elles sont supérieures au prix d’achat du logement. Selon le Fellowship for Intentional Community, un groupe américain qui fait la promotion de l’habitation coopérative et communautaire, un sondage mené auprès de 200 résidents d’habitations communautaires indique que ceux-ci ont économisé au moins 200 $ par mois sur leur budget total. Pour certains résidents, les économies mensuelles ont même atteint plus de 2 000 $5.

Défis liés au développement, à l’achat et au financement

Si vous envisagez un mode d’habitation partagée et la rénovation d’une maison pour réaliser votre objectif, vous aurez peut-être des défis à surmonter. Par exemple, Shelley a éprouvé des difficultés dans ses négociations avec la municipalité pour l’aménagement du modèle de cohabitation. La municipalité avait adopté un règlement de zonage pour réglementer et contrôler toutes les habitations collectives de Solterra, mais Shelley et son mari ont contesté ce règlement à la Commission des affaires municipales de l’Ontario. En 2014, la municipalité a abrogé son règlement de zonage, créant ainsi un précédent en Ontario et ouvrant la voie à Solterra.

« Nous avons fait appel à des experts en droit pour apporter des modifications à la convention habituelle régissant la copropriété et la coopérative afin de créer une entente de cohabitation. Tous les copropriétaires sont enregistrés sur le titre en tant que tenants en commun et sont assujettis aux dispositions de l’entente, indique Shelley. Ils détiennent tous une participation. Chaque pourcentage de participation individuelle peut être hypothéqué et vendu. »

« Il peut être difficile d’obtenir un prêt hypothécaire pour une habitation en propriété partagée, précise Joanna Mazin. Il est donc important de discuter de toute intention d’achat d’une part de propriété avec des spécialistes en droit et en prêts hypothécaires pour éviter les mauvaises surprises. »

En revanche, l’habitation communautaire au Canada utilise habituellement le modèle de logement en copropriété. Malgré cela, Margaret et les résidents de Harbourside ont eu du mal à obtenir un financement traditionnel. Certaines institutions financières ne connaissent pas le concept d’habitation communautaire et ne peuvent déterminer avec certitude la valeur marchande et de revente qui y est associée.

« L’une des difficultés a été d’expliquer aux prêteurs le concept d’habitation communautaire, explique Margaret. Contrairement aux attentes des prêteurs, le financement du projet d’habitation communautaire était moins risqué que celui des autres projets de copropriété parce que tous les logements étaient préachetés par les membres de la communauté, qui en étaient également les promoteurs. »

« Trouver des soins et un logement à prix abordable constitue un aspect important de la retraite pour un grand nombre d’aînés. »


JOANNA MAZIN,
DIRECTRICE PRINCIPALE,
ÉQUIPE SOUTIEN DE LA PLANIFICATION DU PATRIMOINE,
GESTION DE PATRIMOINE TD

Le type de modèle de propriété peut déterminer la façon dont votre part d’habitation partagée peut être vendue ou héritée. Dans le cas d’un modèle de tenants en commun comme Solterra, le titre de propriété est transmis à une succession ou par testament du propriétaire actuel, ce qui peut engendrer des frais d’homologation et une incidence fiscale. Le modèle de copropriété utilisé par la résidence Harbourside permet aux propriétaires de léguer ou de vendre la maison. Si vous envisagez une option de vie en commun, discutez-en avec un spécialiste en droit immobilier.

Les aînés qui songent à vivre dans un ensemble d’habitation communautaire ou de cohabitation doivent chercher les options offertes dans leur région et consulter un spécialiste en services financiers pour connaître leurs options de financement. L’habitation communautaire pourrait être une bonne solution pour les aînés qui recherchent un moyen abordable de vieillir chez eux tout en profitant d’un environnement social qui leur donne un sentiment d’appartenance à une communauté. On pourrait croire qu’une personne introvertie n’appréciera pas autant un tel milieu que quelqu’un qui se plaît dans un milieu social animé, alors qu’en fait, la majorité des résidents de Harbourside se considèrent comme étant introvertis. Selon Margaret, les résidents aiment vivre en communauté parce qu’il est facile de se déplacer dans les aires communes et d’y socialiser et qu’il est tout aussi facile de se retirer dans son logement privé.

« Les options de cadre de vie à la retraite ne devraient pas se limiter aux établissements de soins, déclare Shelley. Trouver le bon logement pour un parent vieillissant est l’une des tâches les plus difficiles de toute une vie. L’option de vie en commun peut faciliter un peu cette décision. »

— Denise O’Connell, Parlons argent et vie