Sandra est issue d’une famille d’immigrants de la classe ouvrière. Pierre, son mari, provient d’un milieu semblable. Tous les deux ont travaillé très fort pendant leurs études et par la suite et sont devenus prospères : Sandra en comptabilité et Pierre en tant qu’analyste financier. Ils ont maintenant plus de 50 ans. Ils vivent confortablement avec leurs trois enfants dans une grande maison d’un quartier cossu. Leur revenu disponible est imposant, mais ils souhaitent tout de même transmettre à leurs enfants leur ardeur au travail.

En fait, ils voudraient seulement léguer à leurs enfants l’indépendance, l’autonomie et la valeur du travail, parce que Sandra et Pierre ont décidé de leur laisser seulement une petite somme dans leur testament.

Les Canadiens actuellement les plus riches vieillissent. Ils devront bientôt décider ce qu’ils souhaitent faire de leur patrimoine : faire des dons de bienfaisance, le léguer à leurs enfants ou le dépenser eux-mêmes. On estime qu’en Amérique du Nord, plus de 1 500 milliards de dollars américains seront transférés à la génération suivante au cours des dix prochaines années1. Les parents qui ont de gros legs à faire doivent donc prendre une décision. Doivent-ils faciliter la vie de leurs enfants même s’ils sont adultes, leur donner de l’argent pour commencer dans la vie, leur faire de gros cadeaux, comme un héritage anticipé, ou établir un plan successoral classique pour léguer leurs biens à leurs enfants après leur décès? Mais quel montant est suffisant? Combien devriez-vous leur donner?

L’argent ne fait pas le bonheur

Sandra et Pierre ne sont pas seuls. De nombreux autres couples, qu’il s’agisse de milliardaires comme Bill et Melinda Gates ou de gens qui ont accumulé un pécule plus modeste, décident de laisser seulement une petite partie de leur fortune à leurs enfants2. Ces parents estiment que la richesse peut être un fardeau pour les gens qui n’ont pas personnellement gagné cet argent et que les qualités pour devenir un adulte épanoui – la capacité et la volonté d’avancer dans la vie – sont beaucoup plus enrichissantes et valent beaucoup plus la peine que d’avoir de l’argent sans raison3.

« Le manque général de maturité de certains jeunes est parfois un facteur qui contribue à leur difficulté à gérer de l’argent. »

DAVID C. BENTALL
PROFESSEUR ASSOCIÉ
UNIVERSITÉ DE COLOMBIE-BRITANNIQUE – SAUDER SCHOOL OF BUSINESS

Sandra et Pierre savent que le rôle de parent demande beaucoup de travail et que, malheureusement, les responsabilités continuent après le départ des enfants de la maison. Personne ne remet en question l’importance de donner à ses enfants tout l’amour dont ils ont besoin, mais l’idée de leur donner d’importantes sommes d’argent est plus complexe. La plupart des gens sont d’accord pour dire que si l’on offre tous les jouets en magasin à un enfant de cinq ans, on risque de trop le gâter. C’est bien d’avoir économisé suffisamment d’argent pour payer leurs études post-secondaires, mais, à quel moment aidez-vous vos enfants et à quel moment les gâtez-vous et les empêchez‑vous de prendre leur vie en main?

Chaque famille est différente. Devriez-vous les aider à acheter une voiture? Payer pour leurs études supérieures? Leur offrir des vacances avec leurs amis? Couvrir les coûts du mariage? Verser la mise de fonds sur une maison? Les sortir de difficultés financières? Contribuer au règlement du divorce? Participer au démarrage d’une entreprise? Payer pour certaines dépenses des petits-enfants? Et la liste s’étire.

Pas de progrès sans effort

Le problème devient encore plus complexe si vos enfants adultes n’ont pas les compétences nécessaires pour gérer le patrimoine dont ils héritent. David C. Bentall, de la société Next Step Advisors qui conseille des entreprises familiales, affirme que « le manque général de maturité de certains jeunes est parfois un facteur qui contribue à leur difficulté à gérer de l’argent ».

M. Bentall, qui est aussi professeur associé à la Sauder School of Business de l’Université de Colombie-Britannique, déclare qu’à mesure que les jeunes acquièrent leur indépendance, il est normal qu’ils explorent la liberté que l’âge adulte leur procurera un jour. Il est donc normal qu’ils testent leurs limites. Parfois, au cours de ce processus d’individuation, les jeunes font de mauvais choix. Nous ne sommes pas surpris de les voir faire des erreurs concernant leur manière de passer le temps ou de choisir leurs amis. Nous ne devrions donc pas être étonnés que les adolescents ne dépensent pas judicieusement leur argent.

Évidemment, s’ils ont accès à beaucoup trop d’argent à un jeune âge, les jeunes peuvent commencer à le dilapider dans l’espoir d’acheter un peu de bonheur. Cependant, selon M. Bentall, considérer que l’argent ne sert qu’à s’amuser ou à se faire des amis peut créer de mauvaises habitudes.

Une telle attitude désinvolte à l’égard de l’argent ne tient pas compte du lien entre la richesse et la capacité de gagner de l’argent. Cette attitude peut également écarter les gens des responsabilités qui viennent avec la richesse, dont l’épargne, la constitution de placements, l’élaboration d’un budget et même le versement de dons de charité, déclare M. Bentall. Des parents avisés aideront leurs enfants à comprendre le lien entre ces différents éléments.

Chose intéressante, M. Bentall souligne que des études récentes ont démontré qu’un pourcentage élevé de gagnants à la loterie (qui n’ont pas travaillé pour leur argent) ne sont pas plus heureux après leur gain. C’est une preuve concluante que l’argent ne fait pas le bonheur.

Malheureusement, si l’on donne trop d’argent à des jeunes qui ne sont pas prêts, ils peuvent essayer de le consacrer à plusieurs choses différentes avant d’en tirer les leçons qui s’imposent.

De plus, M. Bentall affirme que le fait d’avoir accès à une richesse que vous n’avez pas accumulée peut aussi avoir des conséquences défavorables sur la manière dont une personne acquiert un sentiment de compétence et de responsabilité financière. Il en est ainsi parce que de l’argent donné trop tôt ou trop librement peut enlever aux jeunes la motivation nécessaire pour développer leurs propres « muscles financiers ». Évidemment, on ne peut pas non plus se faire des muscles en regardant son entraîneur personnel faire des exercices. De même, si les parents font pour leurs enfants ce que ces derniers pourraient faire eux-mêmes, ils peuvent inconsciemment limiter la croissance de leur descendance.

« Des clients me disent qu’ils veulent être certains que leurs enfants ont juste ce dont ils ont besoin. Ils ne veulent pas que leurs enfants perdent leur motivation et leur ambition en recevant une grosse somme. »

SAMAN JAFFERY ULLMANN
CONSEILLÈRE EN MATIÈRE DE SUCCESSION ET DE FIDUCIE GESTION DE PATRIMOINE TD

Tout comme on risque d’endommager de manière permanente un papillon en le sortant de son cocon plutôt qu’en le laissant y arriver lui-même, un jeune adulte pourrait ne pas réaliser tout son potentiel s’il n’est pas motivé à travailler fort pour accumuler sa propre richesse. « Si on ne les laisse pas livrer la bataille qui mène à la croissance et à l’acquisition de leurs propres compétences, on risque de détruire un papillon », affirme M. Bentall.

La bataille de la vie était au centre de la décision de Sandra et Pierre. Ils estimaient que les expériences qu’ils avaient vécues en s’acharnant à atteindre leurs buts, leurs enfants ne les vivraient tout simplement pas s’ils devenaient riches à un jeune âge.

Le meilleur moment pour donner de l’argent à vos enfants

Saman Jaffery Ullmann, conseillère en matière de succession et de fiducie à Gestion de patrimoine TD, affirme que de nombreux clients ayant des problèmes semblables la consultent et se demandent quand et comment il est préférable de transmettre leur patrimoine. Elle souligne qu’à partir du moment où l’argent est entre les mains d’un enfant adulte, les fonds peuvent être saisis par des créanciers ou détournés par des amis sans scrupules ou encore être un enjeu en cas de rupture du mariage.

« Les préoccupations sont propres à chaque famille et à la dynamique unique de cette famille. Les familles assez fortunées se demandent souvent si les jeunes héritiers ne dilapideront pas leur héritage ou ne le géreront pas de manière responsable », déclare t-elle. Évidemment, si un parent sort régulièrement du pétrin un enfant adulte qui n’arrive plus à rembourser sa carte de crédit, il serait mal avisé de lui verser un gros montant sans lui demander de comptes.

« Certains clients me disent que leurs enfants ont terminé leurs études universitaires, qu’ils ont déjà beaucoup investi en eux et qu’ils ne veulent pas leur laisser un gros héritage, s’ils devaient mourir, maintenant que leurs enfants ont plus de 25 ans. Ces clients veulent être certains que leurs enfants ont juste ce dont ils ont besoin. Ils ne veulent pas que leurs enfants perdent leur motivation et leur ambition en recevant une grosse somme », dit-elle. C’est exactement ce que Sandra et Pierre ont décidé de faire. Ils ont l’intention de donner un certain montant à chacun de leurs trois enfants pour les aider à commencer dans la vie et payer leurs frais de scolarité, le cas échéant. Mais au-delà de ce montant, leurs enfants ne doivent pas s’attendre à un héritage.

Selon Mme Jaffery Ullmann, le fait de déshériter vos enfants adultes ou de les retirer complètement de votre plan successoral constitue une décision extrême – qui est pourtant la bonne pour certaines familles, mais pas du tout pour d’autres. Au Canada, les parents peuvent décider de distribuer leur patrimoine comme bon leur semble, y compris en éliminant complètement les enfants du testament (dans la mesure où ces enfants ne sont pas des personnes à charge au moment du décès). Toutefois, aux termes de diverses lois provinciales (qui peuvent être différentes), elle souligne qu’un testament peut être contesté parce qu’il n’est pas équitable ou valide, ainsi qu’au titre d’autres réclamations présentées par les enfants déshérités. Si les parents n’ont pas l’intention d’inclure leurs enfants dans leur testament, Mme Jaffery Ullmann leur recommande de recourir aux services d’un avocat spécialisé dans la planification successorale pour s’assurer que leur plan successoral est raisonnable et ne sera pas contesté devant un tribunal après leur décès.

Mme Jaffery Ullmann affirme aussi que si les parents font ce choix, ils devraient envisager de présenter leur plan successoral à leurs enfants s’ils sont à l’aise de le faire. Plus particulièrement, si les parents ont fait des dons en argent importants par le passé, ils peuvent justifier leur décision de ne pas laisser un gros héritage après leur décès. Ils peuvent expliquer qu’ils ne déshéritent pas nécessairement leurs enfants, mais qu’ils ont planifié de les aider financièrement jusqu’à un certain point, sans pour autant faire en sorte que la vie leur soit trop facile. Les enfants adultes comprendront qu’ils doivent assurer leur propre avenir financier et ne pas nécessairement compter sur un gros héritage.

« Si on ne les laisse pas livrer la bataille qui mène à la croissance et à l’acquisition de leurs propres compétences, on risque de détruire un papillon. »

DAVID C. BENTALL
PROFESSEUR ASSOCIÉ
UNIVERSITÉ DE COLOMBIE-BRITANNIQUE – SAUDER SCHOOL OF BUSINESS

Déterminer comment distribuer l’argent grâce à la planification fiduciaire

Selon Mme Jaffery Ullmann, les parents peuvent envisager plusieurs méthodes pour transmettre leur patrimoine à leurs enfants adultes. Les parents doivent d’abord se demander si leurs enfants ne pourraient pas recevoir leur héritage sans réserve à un âge donné. Dans le cas de certains enfants, qui ont des déficiences ou ne pourront jamais être capables de gérer leurs avoirs eux-mêmes pour d’autres raisons, les parents doivent considérer d’autres options de planification. Mais une fois que les parents ont déterminé qu’ils souhaitaient que leurs enfants reçoivent leur héritage sans réserve, il leur faut décider à quel âge leurs enfants adultes seront capables de prendre des décisions d’argent sensées. Si cette décision n’est pas prise par les parents et indiquée dans les dispositions de leur testament, les enfants recevront leur héritage à 18 ans.

Toutefois, selon Mme Jaffery Ullmann, la grande majorité des parents estiment qu’à 18 ans, c’est beaucoup trop tôt et risqué. Ils retardent donc à un âge plus avancé tout don sans réserve à leurs enfants. Cette décision est propre à chaque famille. Certains opteront pour 20 ans, pour d’autres, ce sera 40 ans, et ce pourrait même être 65 ans pour certains. Mais le facteur déterminant doit être que le parent a confiance que l’enfant utilisera son héritage de manière raisonnable (remboursement de l’emprunt hypothécaire, investissement dans des études ou la retraite) et qu’il ne dilapidera pas l’argent. Son espoir est qu’à l’âge précisé dans le testament, l’enfant aura des valeurs semblables aux siennes en matière d’argent. Jusqu’à ce que l’enfant atteigne cet âge, son héritage est détenu en fiducie en son nom.

Un parent peut aussi protéger le patrimoine familial en échelonnant les distributions à un enfant sur une période donnée par l’entremise d’un contrat de fiducie, indique Mme Jaffery Ullmann. Par exemple, à l’âge de 30 ans, 20 % du montant total est libéré; le reste l’est par la suite en deux tranches versées à intervalles de cinq ans. De cette manière, une portion du patrimoine est distribuée pour assurer un certain niveau de vie, mais le montant n’est pas suffisant pour que les enfants perdent leur motivation à atteindre leurs buts professionnels. Les enfants ont aussi l’occasion de gérer une grosse somme d’argent par eux-mêmes pendant un certain temps. S’ils font des erreurs, il est à souhaiter qu’ils en auront tiré les leçons qui s’imposent au moment de la distribution suivante.

Des conditions et des critères personnalisés s’appliquant aux distributions peuvent être inclus dans les dispositions d’une fiducie. Toutefois Mme Jaffery Ullmann met les parents en garde de ne pas essayer de faire en sorte que leur pouvoir leur survive, du moins sans raison, au moment de déterminer dans quelles circonstances leurs enfants peuvent avoir accès à de l’argent. Par exemple, il est convenable de prévoir des fonds pour payer les frais de scolarité, les dépenses de soins de santé ou la mise de fonds pour l’achat d’une maison. Cependant, exiger un changement dans le style de vie de l’enfant, comme de se marier à un membre de son groupe ethnique ou religieux, ne laissera pas de vous un bon souvenir et pourrait même ne pas être applicable.

La maturité financière ne vient pas naturellement

La maturité à l’égard des questions financières ne s’acquiert pas naturellement. La tâche d’enseigner aux enfants comment dépenser de manière raisonnable et gérer leur argent incombe aux parents dès que les enfants sont tout jeunes. En outre, chaque enfant est différent (évidemment) : dans une fratrie, un enfant peut être prêt à gérer de l’argent plus tôt qu’un autre, qui est plus âgé. En fait, selon les circonstances et les réalisations personnelles, un enfant peut avoir moins besoin d’un héritage qu’un autre, qui est jeune et encore étudiant ou si d’autres facteurs importants plaident en sa faveur.

Planification de la succession et du patrimoine : comment ne pas gâter vos enfants

Selon Mme Jaffery Ullman, si vous pensez que vos enfants vont bien s’en sortir sans un gros héritage, assurez-vous de leur en parler assez tôt pour qu’ils n’aient pas d’attente et pour éviter toute possibilité de contestation de votre testament après votre décès.

Sandra et Pierre sont satisfaits de leur décision. Ils se sont toujours efforcés de faire vivre des expériences à leurs enfants, comme en les amenant en voyage partout dans le monde, plutôt que de leur offrir des tonnes de biens de consommation. Ils espèrent que l’expérience qu’ils vivront en faisant leur propre chemin dans la vie et en vivant dans la mesure de leurs moyens à leurs propres conditions sera la meilleure qu’ils peuvent leur offrir, a dit Sandra.

« S’il y a une chose dans le monde que vous voulez, vous n’avez qu’à travailler pour l’obtenir. »

— Don Sutton, Parlons argent et vie