Margaret, la mère de Jennifer, était une femme indépendante. Enseignante et épouse d’un agriculteur albertain, elle habitait dans une localité isolée depuis l’âge de 18 ans. Son mari et elle vivaient modestement en comptant sur son maigre salaire et leurs récoltes, qu’ils consommaient, vendaient ou échangeaient contre d’autres produits. Après le décès de son mari, Margaret est partie à la découverte du monde par bateau. Se sentant un jour trop vieille pour voyager, elle s’est installée dans un immeuble locatif pour personnes âgées au sein d’un petit village rural. Elle avait 74 ans quand elle a appris qu’elle souffrait de la maladie de Parkinson, une maladie dégénérative qui limitait ses mouvements et affaiblissait graduellement sa voix. Après des années d’autonomie, Margaret n’était plus capable de fonctionner seule. Même si le complexe résidentiel lui offrait des services de santé à domicile, elle n’avait pas de famille à proximité.

« Si le parent refuse de déménager, la situation se complique lourdement. Il doit participer activement à la décision. »

DOMENIC TAGLIOLA, PLANIFICATEUR FISCAL ET SUCCESSORAL, GESTION DE PATRIMOINE TD

Son seul enfant, Jennifer, résidait à Guelph, en Ontario. Celle-ci devait désormais s’occuper de sa mère qui, soudainement, ne pouvait plus compter que sur elle. Mais comment Jennifer allait-elle prendre soin de sa mère à des kilomètres de distance, alors que celle-ci disait détester les grandes villes?

À mesure que la population vieillit, les questions entourant la prise en charge d’un parent aîné préoccupent de plus en plus de Canadiens. Il existe de nombreuses options, que ce soit l’accueil du parent chez l’enfant adulte ou l’accès à un foyer de soins traditionnels. Toute transition soudaine, combinée à des conditions de vie inhabituelles et aux inconvénients de la vieillesse, peut s’avérer difficile à gérer pour la personne âgée et ses enfants.

Quand papa et maman avancent en âge

Dans un monde idéal, papa et maman sont en mesure de prendre leurs propres décisions quant à leur résidence et aux soins dont ils ont besoin, au moment opportun. Par exemple, ils voudront peut-être éviter d’avoir à pelleter leur entrée à 70 ans et emménageront dans un immeuble pour personnes âgées, mais celui-ci n’offrira pas nécessairement de services de santé sur place. S’ils commencent à éprouver des problèmes de santé, ils trouveront peut-être plus convenable de déménager dans un établissement qui fournit des soins infirmiers en tout temps, ainsi que les repas et un service de buanderie.

« Elle ne voulait vraiment pas quitter sa collectivité. Elle était déchirée. Il lui restait surtout à apprivoiser la transition dans son esprit. »

JENNIFER, FILLE DE MARGARET

Quiconque ayant omis de planifier ce type de transition risque de se retrouver en fâcheuse position. Un problème de santé inopiné, comme une chute ou une crise cardiaque, peut rendre un aîné invalide, parfois même de façon permanente. Ce genre d’événement peut forcer ses enfants à prendre sur-lechamp des décisions stressantes, tout en lui prodiguant des soins : Où vivra le parent? Quels soins recevra-t-il? Comment assumer les frais engagés? Le parent devra-t-il vendre sa maison? Si vous vivez à l’autre bout du pays, les difficultés s’amplifient, comme l’a appris Jennifer.

Par ailleurs, les aînés hésitent souvent à quitter leur maison et leur quartier pour s’établir en terrain inconnu. Si la santé mentale se dégrade lentement, la situation peut empirer. Ainsi, papa ou maman pourrait devenir inapte à décider seul de ce qui lui convient. Il arrive que les enfants ne réalisent pas que leur parent n’est plus en mesure de prendre des décisions éclairées ou que sa santé se détériore.

« Il n’est pas toujours évident pour un enfant qui habite loin de comprendre que son parent a besoin d’un nouveau cadre de vie. Bien souvent, d’autres personnes remarqueront avant lui des changements dans l’état de santé du parent. Il peut s’agir de membres d’un groupe paroissial, d’un ami ou d’un voisin qui se dit : “Tiens, il fait beau, mais madame Tremblay n’est pas sortie depuis trois jours” », explique Domenic Tagliola, planificateur fiscal et successoral à Gestion de patrimoine TD.

M. Tagliola affirme qu’il est crucial de reconnaître que votre parent dépend de vous et que c’est votre devoir d’intervenir. Selon lui, il est souvent difficile pour les gens aux prises avec d’autres responsabilités familiales d’accepter qu’ils ont maintenant un rôle important à jouer auprès de leur parent vieillissant.

Jennifer précise que, malgré un diagnostic de Parkinson, sa mère n’a pas eu à prendre de médicaments pendant quatre ans.

« La maladie ne l’avait pas vraiment ralentie… mais les choses se sont aggravées par la suite. Elle se plaignait avant tout de fatigue. Puis les tremblements ont commencé. Nous avons décidé qu’elle ne pourrait plus vivre seule, même dans un logement pour personnes âgées, car elle ne bénéficierait pas d’un soutien familial, raconte Jennifer.

Nous avons discuté des mesures à prendre. Elle ne voulait vraiment pas quitter sa collectivité. Elle était déchirée. Il lui restait surtout à apprivoiser la transition dans son esprit. »

Domenic Tagliola insiste : seul le parent peut décider d’emménager ou non dans un établissement de soins assistés à moins que sa situation médicale fasse en sorte qu’il n’est pas en mesure de prendre une telle décision. Même si les enfants adultes mettent en doute les décisions de papa ou maman, ils doivent respecter ses volontés.

« Si le parent refuse de déménager, la situation se complique lourdement. Il doit participer activement à la décision. Vous n’irez pas contre son gré en le traînant de force dans une maison de soins de longue durée », affirme M. Tagliola.

Services d’hébergement privés et coûts généraux 1

Appartement pour personne âgée autonome

  • Pour personnes encore actives qui préfèrent ne pas avoir à s’occuper de l’entretien d’une maison
  • Peut s’accompagner d’options, comme des services de buanderie, d’entretien ménager et de repas
  • L’appartement peut être muni d’une douche de plain-pied, de barres d’appui ou d’une sonnerie d’appel
  • L’établissement offre parfois les services d’un concierge ou d’une infirmière
  • Coût : $$

Résidence avec services pour aînés autonomes

  • Soins personnels médicaux et de soutien supérieursHolding Mom's Hand, A Place For Mom and Dad- TD MoneyTalk Life Story Graphic
  • Services optionnels de buanderie, d’entretien ménager et de repas
  • Possibilité d’accompagnement pour les repas et les programmes
  • Programmes et exercices conçus pour ceux qui éprouvent des problèmes de mobilité
  • Coût : $$

Résidence assistée

  • Personnel infirmier sur l’étage
  • Frais incluant des options adaptées à la condition de l’aîné (p. ex., préposé aux soins personnels pour le bain)
  • Coût : $$$

Programme de soins cognitivo-comportementaux/de la mémoire

  • Services spécialisés pour personnes atteintes de démence ou de la maladie d’Alzheimer
  • Étages souvent sécurisés et séparés des autres secteurs de la résidence
  • Employés plus nombreux et spécialisés affectés à des programmes spéciaux
  • Coût : $$$$

Centre d’hébergement et de soins de longue durée

  • Pour aînés souffrant de problèmes de santé graves ou complexes limitant la mobilité
  • Assistance médicale et personnelle pour mener la plupart des activités
  • Coût : Les provinces peuvent établir le coût maximum de chaque option d’hébergement; les soins médicaux sont couverts. Du financement peut être offert à ceux qui ne sont pas en mesure de couvrir les frais.

Emménager chez les enfants

Pour certaines familles, il va de soi d’accueillir papa ou maman à la maison, que ce soit pour des raisons de tradition ou de culture ou parce qu’il n’existe aucune autre façon de prendre soin des parents. Or, cette solution est de moins en moins viable, pour toutes sortes de raisons, notamment parce qu’il n’y a peut-être personne à la maison en plein jour ou que la condition du parent peut nécessiter une assistance professionnelle. Pour certaines personnes, l’hébergement d’un aîné à la maison peut constituer un obstacle à l’intimité ou à la vie familiale. Elles ne veulent pas nécessairement exposer leurs enfants aux problèmes médicaux d’un grand-parent âgé.

Trop rares sont les parents âgés ou les enfants adultes qui se préparent financièrement à couvrir les coûts de cette étape de la retraite.

DOMENIC TAGLIOLA, PLANIFICATEUR FISCAL ET SUCCESSORAL, GESTION DE PATRIMOINE TD

La famille doit aussi évaluer les aspects pratiques liés à l’hébergement du parent : La maison est-elle assez grande? Peut-elle être adaptée? Faut-il, par exemple, libérer de l’espace pour ranger le fauteuil roulant ou rendre la salle de bains plus sécuritaire?

Par ailleurs, ceux qui s’occupent d’une personne âgée, que ce soit en l’hébergeant ou en lui rendant visite chez elle ou dans un foyer d’aînés, doivent s’attendre à gérer une bonne dose de stress. Les aidants naturels passent souvent par toute une gamme d’émotions, de l’anxiété à la dépression, en passant par la culpabilité et le ressentiment – et parfois l’épuisement. Mieux vaut évaluer au préalable, et de manière réaliste, les soins et les tâches qu’ils sont capables d’assumer, même s’il s’agit de veiller sur un être cher, indique la docteure Gina Di Giulio, directrice du service de psychologie à Medcan, une société de Toronto axée sur la santé et le bien-être.

Soins à domicile et de proximité

Si un parent fonctionne bien à la maison et ne nécessite qu’une attention médicale occasionnelle, il peut bénéficier de soins à domicile. Des programmes de soins de proximité régis par le gouvernement provincial sont offerts dans la plupart des régions du Canada. Selon l’endroit, ils peuvent proposer des visites d’infirmières et de préposés qui aident la personne à manger ou à s’habiller, ainsi que des services de physiothérapie, de consultation nutritionnelle et de coordination des soins. Les aînés ou leurs enfants adultes qui recherchent une assistance plus personnalisée peuvent obtenir les mêmes services en faisant appel à une agence privée de soins à domicile. Les coûts varient, que ce soit pour l’entretien ménager (90 $ par semaine) ou la présence d’une infirmière en tout temps (à partir de 3 500 $ par mois) 2. Certaines personnes ne sont pas à l’aise avec l’idée de voir leur parent accueillir un étranger, surtout si celui-ci vit dans un lieu éloigné, mais il existe des dispositifs permettant de surveiller à distance ce qui se passe chez le parent. Par exemple, la société canadienne de soins à domicile Mavencare, axée sur les technologies, offre une application mobile permettant aux enfants de recevoir des avis en temps réel par rapport aux tâches accomplies et de voir où le soignant se trouve en tout temps.

Hébergement : frais et financement

Il convient d’envisager les résidences pour personnes âgées comme des immeubles ou des complexes locatifs spécialisés, qui offrent divers types de services (repas, lessive et entretien ménager) et de soins médicaux (soins infirmiers, programmes et soutien aux soins personnels). Les frais varient selon la résidence, l’emplacement (il est souvent moins coûteux de se loger en dehors des centres urbains), la taille de la chambre et le type d’installation (publique ou privée). Certains établissements pour aînés regroupent les patients sur certains étages ou dans certains immeubles selon les niveaux de soins requis. Quand une demande d’hébergement est soumise, la personne âgée est souvent questionnée sur son état de santé en vue d’établir le niveau de soins requis et dans quelle partie de l’établissement il convient de l’héberger. Certaines résidences offrent l’hébergement moyennant un prix de base et proposent des soins de santé et des services personnels en sus.

Éléments à considérer

Domenic Tagliola mentionne que le transfert d’un parent dans un centre de soins aux aînés s’accompagne souvent de questions difficiles. Par exemple, si papa ou maman n’est plus autonome, est-il dans son intérêt d’emménager près de chez vous, même si cela l’oblige à quitter son milieu? Vaut-il mieux choisir un établissement du quartier ou un centre offrant des soins dans sa langue maternelle? Réfléchissez à une solution appropriée pour vos deux parents si l’un nécessite des soins infirmiers, alors que l’autre est encore autonome et en bonne santé. Parfois, les parents résistent à l’idée de quitter la maison familiale. La famille peut être appelée à se rallier pour leur offrir des soins adéquats, tout en essayant de respecter autant que possible leurs volontés. Malgré une santé physique apparente, il arrive souvent que la santé mentale se dégrade au fil du temps. Si une personne âgée n’est pas en mesure de reconnaître qu’elle nécessite davantage de soins, vous devrez peut-être recourir à une procuration pour assurer sa sécurité et son bien-être. En principe, une procuration permet à l’enfant adulte, ou à toute autre personne désignée par le parent, de s’occuper des finances, des affaires et de la santé de l’aîné en cas d’incapacité. Cela dit, ce document devrait être établi longtemps à l’avance, explique M. Tagliola.

Une fin de vie dans la dignité

Pour Jennifer et sa mère Margaret, il n’a pas été facile de trouver une solution pour gérer la santé déclinante de cette dernière. Même si elle avait vécu toute sa vie dans une région rurale de l’Ouest, Jennifer et son mari savaient que sa mère devrait se rapprocher. Ils ont donc envisagé l’achat d’une nouvelle maison à Guelph, assez grande pour héberger tout le monde. Comme ils n’arrivaient pas à en trouver une, ils ont décidé de construire en annexe un appartement complet, doté d’une machine à laver et d’une sécheuse, rattaché à leur propre résidence par un couloir. Le projet leur a coûté près de 75 000 $ et a été financé au moyen d’argent qui devait faire partie de l’héritage de Jennifer et dont Margaret lui a fait don.

« C’était un joli petit appartement. On traversait librement d’un côté à l’autre. Elle avait son intimité, et nous avions la nôtre », dit Jennifer. Le chat de la famille se promenait entre les deux maisons, tenant compagnie à Margaret.

Margaret payait 200 $ pour couvrir les frais des services publics et bénéficiait d’une certaine autonomie dans l’espace qui lui était réservé. Jennifer admet toutefois que la transition de sa mère du village à la ville ne s’est pas faite sans heurt, même si Margaret avait trouvé de quoi alléger sa solitude grâce au centre des aînés de Guelph et des préposés qui la visitaient et jouaient aux cartes avec elle.

Huit ans après avoir emménagé chez sa fille, Margaret est décédée des suites de la maladie de Parkinson. Elle est morte dans l’appartement que Jennifer avait construit pour elle.

Domenic Tagliola indique que les gens ont du mal à croire qu’ils vont vieillir et qu’ils ne seront plus capables de s’occuper d’eux-mêmes. Par le fait même, trop rares sont les parents âgés ou les enfants adultes qui se préparent financièrement en vue de couvrir les coûts de cette étape de la retraite.

M. Tagliola rappelle qu’il est primordial pour la famille de discuter tôt dans le processus des besoins éventuels des parents vieillissants, en compagnie d’un professionnel des services financiers. La seule façon pour les enfants d’assurer à leurs parents âgés des soins adéquats, en toute paix d’esprit, est de discuter d’avance de leurs volontés, des options offertes et des coûts qui s’y rattachent.

– Don Sutton, Parlons argent et vie